Portrait : La pianiste Célimène Daudet

Ce qui frappe dans le parcours de la pianiste Célimène Daudet, c’est la notoriété qu’elle a acquise, non en cédant à des injonctions commerciales, mais en poursuivant une ligne de conduite personnelle en accord avec sa sensibilité. 

En témoignent son répertoire et les programmes de ses enregistrements élaborés avec beaucoup d’intelligence et qui ont été distingués par la critique musicale la plus exigeante : Diapason, Classica, Télérama… Son premier CD avec la violoniste Amandine Favier est consacré à des œuvres très intéressantes de compositeurs peu joués ou tombés dans l’oubli de l’époque de la première guerre mondiale. Son album Debussy-Messiaen mêle l’univers onirique des Préludes de ces deux compositeurs. Son disque Messe noire met en lumière le lien entre l’univers mystique de Scriabine et celui des toutes dernières œuvres de Liszt. Enfin, son dernier enregistrement est constitué d’œuvres de compositeurs haïtiens du 19ème siècle formés au Conservatoire de Paris. 

Le choix de ce dernier album est lié naturellement aux origines haïtiennes de la mère de la pianiste. Par affinité avec ce pays au triste destin, Célimène Daudet a fondé en 2017 Haïti Piano Project afin d’organiser sur place un festival avec concerts et master class.

Bien qu’elle ait déjà joué à Carnegie Hall, au Konzerthaus de Vienne, à la Philharmonie de Paris et qu’elle soit régulièrement invitée dans les grands festivals, Célimène Daudet aime participer ou être à l’initiative d’expériences originales. Elle a créé un spectacle avec une danseuse et en a créé un autre avec un chorégraphe. Par ailleurs, la pianiste a récemment mis en place une série de vidéos intitulée la faunothèque où, installée dans un parc, elle relate depuis son piano les relations des compositeurs avec les animaux. 

Célimène Daudet, dont les interprétations serties d’une très belle sonorité brillent par leur poésie, construit sa carrière non comme une carrière mais comme la volonté de partager des conceptions artistiques qui lui tiennent à cœur et qui sont en adéquation avec des valeurs humaines profondes.

Arnaud Frasel

Pour en savoir plus et l’entendre : Le site de Célimène Daudet

Les 24 Caprices de Paganini par Alina Ibragimova

PAGANINI : 24 Caprices pour violon seul

Alina Ibragimova, violon
HYPERION

Cette version des Vingt-quatre Caprices de Paganini par la jeune violoniste russe Alina Ibragimova offre des ces œuvres de pyrotechnie instrumentale une approche nouvelle, à la fois lumineuse et profonde, magistrale et magnétique.
Arnaud Frasel

Il y a deux cent ans naissait Pauline Viardot

Pauline Garcia est née il y a deux cents ans à Paris, le 18 juillet 1821. Fille de deux chanteurs professionnels d’origine espagnole, elle est la sœur cadette de la célèbre Malibran.

Sur le conseil de George Sand, elle épousa à dix-huit ans Louis Viardot, de vingt-et-un ans son aîné, homme de lettres, grand mélomane, qui s’occupa de la carrière de son épouse avec dévouement.

Pauline Viardot fut une pianiste aux dons exceptionnels mais c’est en tant que cantatrice qu’elle se produisit sur les scènes de France et d’Europe, de l’Angleterre à la Russie en passant par l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne. Elle fut éblouissante, tant par la beauté de sa voix que par l’intelligence de ses interprétations.

Les Viardot fréquentèrent les plus grandes personnalités du monde culturel et Pauline sera admirée et aimée de tous. Ivan Tourgueniev, Gustave Flaubert, George Sand, Ary Scheffer, Eugène Delacroix, Franz Liszt, Frédéric Chopin, Clara Schumann, Hector Berlioz, Charles Gounod, Jules Massenet, Johannes Brahms, Camille Saint-Saëns, Gabriel Fauré, et tant d’autres furent les habitués de leurs soirées qu’ils organisaient à leur domicile parisien, et pendant sept ans, entre 1863 et 1870, à Bade où ils s’étaient installés.

Pauline Viardot se passionna également pour la musique ancienne tombée dans l’oubli à son époque. Elle donna des cours de chant qui attirèrent des élèves de toute l’Europe, elle aida de jeunes compositeurs à se faire connaître. Par ailleurs, Pauline Viardot composa des mélodies et des opérettes.

C’est à son domicile, pendant son sommeil, qu’elle trouva la mort le 18 mai 1910 à près de quatre-vingt-neuf ans.

Clara Schumann dira d’elle : « Elle est la femme la plus douée que j’aie jamais connue ».

Nathalie Plessis

« La musique creuse le ciel », une biographie de Brigitte Engerer

Nous avons tous en mémoire Brigitte Engerer, cette pianiste aussi exceptionnelle que sympathique, toujours souriante et heureuse d’être entourée de ses amis. Nathalie Depadt-Renvoisé nous raconte dans ce livre publié chez Buchet-Chastel la vie étonnante de cette femme qui semble en quelques décennies avoir vécu plusieurs vies.

Brigitte Engerer est née à Tunis en 1952. Remarquant ses dons pianistiques, ses parents déménagent à Paris où la petite fille étudie avec Lucette Descaves au Conservatoire National Supérieur de Musique. Une fois son 1er Prix obtenu, elle passe le Concours Long-Thibaud, décroche un 6ème Prix et, remarquée par Evgueni Malinine qui était au jury – en remplacement d’Emil Gilels -, elle part à Moscou où elle entre dans la classe de Stanislas Neuhaus. Elle se familiarise avec l’âme de la Russie et sa littérature qu’elle finit par lire directement en russe. Sa façon de concevoir le jeu pianistique change également du tout au tout. L’élève et le professeur se rapprochent et une aventure sentimentale voit le jour. Elle réussit le Concours Tchaïkovski puis le Concours Reine Elisabeth de Belgique. Brigitte Engerer reste en Russie pendant neuf ans et lorsque son professeur et compagnon meurt subitement en janvier 1980, elle rentre en France.

Gérard Caussé et Micha Maisky l’aide alors à lancer sa carrière. Elle commence des tournées de concerts dans le monde entier où elle se produit soit en soliste, soit avec les orchestres les plus prestigieux. Elle épouse Yann Quéfellec et met au monde en 1984 une petite fille, Léonore. Remarquée par René Martin en 1986, Brigitte Engerer est régulièrement invitée au Festival de la Roque d’Anthéron, aux Folles Journées de Nantes…

Au début des années 90, à la suite de la naissance de son deuxième enfant avec son nouveau compagnon, elle ralentit sa carrière, soulagée de ne plus avoir à supporter en permanence ce trac qui la mine avant chaque concert. Elle se consacre alors davantage à la musique de chambre, formant un duo violon-piano avec Olivier Charlier, et s’engage dans l’enseignement en reprenant au Conservatoire de Paris, en 1992, la classe de Gabriel Tacchino parti à la retraite. Elle joue régulièrement avec le violoncelliste Henri Demarquette et à quatre mains ou à deux pianos avec Hélène Mercier ou Boris Berezowsky.

En 2006, on lui diagnostique un cancer dont elle guérit. Elle ne ralentit pas ses activités pour autant et enregistre de nombreux CDs. En 2011, c’est à un cancer qui se généralise qu’elle doit désormais faire face. Malgré la fatigue et les douleurs, elle continue ses activités avec la même énergie. Après un dernier concert au Théâtre des Champs-Elysées le 12 juin 2012, elle entre à l’hôpital et meurt le 23 juin.

Ce livre écrit avec sobriété dresse un portrait très attachant de cette femme qui aimait la musique autant qu’elle aimait la vie.

Arnaud Frasel

Le premier CD de la pianiste Elena Fischer-Dieskau

Brahms et Schumann sont au programme du premier CD d’Elena Fischer-Dieskau. Sans détailler le parcours de cette jeune pianiste, rappelons seulement qu’elle a étudié pendant trois ans à l’Institut Peabody de l’Université John Hopkins de Baltimore auprès de Leon Fleisher, et, à l’écoute de cet enregistrement, il semble évident que Fleisher n’a pu qu’être heureux de découvrir en cette jeune artiste le terreau idéal pour transmettre la quintessence de son art, et que, de son côté, l’étudiante musicienne a trouvé en Fleisher le maître qui lui correspondait exactement pour préciser les orientations artistiques qu’elle portait déjà au plus profond d’elle-même.

Ce CD regroupe des œuvres de Brahms et de Schumann maintes fois enregistrées, et ce pari audacieux de la part d’une jeune artiste tout juste trentenaire de leur consacrer son premier CD pouvait susciter quelques craintes heureusement très vite dissipées.

Ce sont les sept fantaisies op.116 de Brahms qui forment la première partie. Aussitôt, on entend une pianiste qui interprète ces poèmes pour piano avec une grande connaissance de l’esprit brahmsien. L’écriture spécifique de chacune de ces pièces est parfaitement maîtrisée pour recréer avec subtilité ces atmosphères si particulières qui voient la puissance alterner avec le mystère et dont la densité est toujours exempte de lourdeur.

En deuxième partie viennent les Kreisleriana, dont le style diffère complètement du recueil de Brahms, et qui furent écrites au moment où Schumann brûlait d’un amour ardent pour Clara. Mais cette passion amoureuse ne l’a pas entraîné vers une expression sentimentale, elle lui a servi en revanche à stimuler son inspiration et son énergie créatrice : « j’ai quelquefois l’impression que je vais éclater en musique, tant les idées se pressent et bouillonnent en moi. » écrit le compositeur à sa bien-aimée au moment de la composition de cette œuvre. Elena Fischer-Dieskau réussit ce tour de force de mettre en valeur l’écriture polyphonique toujours très dense chez Schumann sans négliger le discours narratif essentiel qui nous emmène dans un imaginaire tourmenté, impétueux, poétique. Les tempi sont parfaits. La très belle sonorité de cette pianiste et son art de conduire les phrases avec raffinement mais sans maniérisme est toujours au service de l’expression de l’univers lyrique, exalté, onirique qui prend sa source dans cette littérature romantique allemande chère à Schumann, où se mêlent le mysticisme et le relation étroite avec la nature d’un Novalis, le lyrisme d’un Hölderlin, le fantastique d’un Tieck, l’ironie d’un Jean-Paul (Richter) et l’étrange, le fantasque et le burlesque d’un Hoffmann à qui Schumann fait référence dans le titre de son œuvre.

Le CD se conclut avec les deux Rhapsodies op.79 de Brahms. Elena Fischer-Dieskau prend garde à ne pas les jouer à la Schumann et leur donne avec énergie et finesse cette couleur si typiquement brahmsienne où l’emportement n’est pas l’exaltation, où le secret le plus profond n’est jamais angoissé.

Frédéric Boucher

Le centenaire de Camille Saint-Saëns

Camille Saint-Saëns est mort il y a cent ans en 1921. Il avait quatre-vingt-six ans. Pianiste surdoué, organiste, chef d’orchestre, compositeur fécond, Camille Saint-Saëns a eu une vie très remplie.

Son impressionnante renommée, aussi bien en France qu’à l’étranger, avait suscité de son vivant bien des jalousies, jalousies alimentées également par son esprit volontiers polémique et caustique. Il a eu par ailleurs la malchance de ne plus incarner, dès l’âge de soixante-cinq ans, la modernité et de vivre les vingt-et-une dernières années de sa vie au côté des chefs d’œuvre de Debussy, Ravel, Stravinsky, Prokofiev, Schönberg…, années au cours desquelles on n’hésitait pas à le traiter de « vieille ganache », de parler de « l’encombrant Saint-Saëns », ou du « vieillard qui compose encore, qui compose toujours. »

Considéré par les uns comme un génie et par les autres comme un compositeur à la renommée surfaite, Camille Saint-Saëns possède indéniablement une grande maîtrise de l’écriture musicale. Il a représenté durant toute la deuxième moitié du XIXème siècle le bon goût à la française tout en ayant adopté certaines caractéristiques de la musique allemande au point qu’on a pu dire de lui qu’il était le « Beethoven français ».

Cela dit, il est vrai que son influence sur l’évolution de la musique est assez faible et qu’il n’a pas ouvert d’horizons. Beaucoup d’œuvres de son importante production sont tombées dans l’oubli et certaines n’avaient pas en effet à passer à la postérité.

A l’inverse, elles sont nombreuses ses œuvres de musique de chambre, ses œuvres concertantes, ses œuvres orchestrales qui sont si remarquablement écrites qu’elles méritent d’être jouées et appréciées. Bien que Saint-Saëns n’ait pas été un génie dans le sens où il lui a manqué incontestablement un souffle créateur, doit-on pour autant le dénigrer et l’oublier ? Ne doit-on aimer que les génies ? Ecoutons, par exemple, son premier trio, sa troisième symphonie « avec orgue », son premier concerto pour violoncelle : n’est-il pas injuste de mépriser leur auteur ?

Ne boudons pas notre plaisir, réhabilitons Saint-Saëns !

Nathalie Plessis

Le Pierrot lunaire de Schönberg par Patricia Kopatchinskaja

Que l’on apprécie ou non ses choix esthétiques, il est indéniable que Patricia Kopatchinskaja (« Pat Kop » pour faire simple) est une musicienne d’une intégrité irréfutable et animée d’une passion dévorante pour la musique, d’où une implication totale lors de chacune de ses prestations.

Ses racines moldaves lui ont apporté ce sens musical si caractéristique de la musique populaire d’Europe centrale qu’elle a instinctivement associé à l’approche intellectuelle des études musicales occidentales réalisant une synthèse jubilatoire.

L’ambition de Patricia Kopatchinskaja est de retrouver en tant que musicienne la liberté de l’acteur de théâtre et, lorsqu’elle donne une œuvre connue en concert, reproduire une tradition ne l’intéresse pas ! Elle souhaite au contraire explorer toutes les ressources qu’offre la partition « afin que chaque pièce à tout moment puisse trouver la meilleure place dans mon cerveau, dans mon cœur et dans mes mains » et ainsi construire une relation personnelle avec l’œuvre de sorte d’avoir le sentiment de raconter une histoire nouvelle au public.

C’est pour cette raison qu’elle e été très tôt attirée par des musiques encore neuves et non sclérosées par plusieurs générations d’enseignants, comme la Seconde Ecole de Vienne (Schönberg, Berg, Webern), la production d’un Ligeti ou d’un Kurtag, et la musique de son temps. Elle a ainsi créé une dizaine de concertos contemporains et de nombreux compositeurs lui ont dédié des pièces.

Il y a six ans, à la suite d’un incident au bras qui l’oblige à interrompre momentanément la pratique du violon, elle se tourne vers le chant et notamment le « Sprech Gesang » utilisé justement dans le Pierrot lunaire de Schönberg qu’elle décide de monter avec une petite équipe de musiciens qui partagent sa vision de l’œuvre. Elle s’intéresse également au contexte culturel des pays germaniques du début du XXème siècle et intégre dans son interprétation les particularités de la déclamation en usage dans les cabarets berlinois, particularités qu’utilisera Kurt Weill quelques années plus tard. Le résultat est spectaculaire, inouï, hallucinant et donne de cette œuvre une dimension nouvelle qui la rend passionnante tant l’énergie et la ferveur de Patricia Kopatchinskaja sont impressionnantes.

Arnaud Frasel

Les 2 concertos pour piano de Brahms par András Schiff et l’Orchestre de l’Age des Lumières

BRAHMS : Concertos pour piano n°1 et 2

András Schiff, piano
Orchestre de l’Age des Lumières
ECM

Enregistrés sur un piano Blüthner de 1859 et accompagnés par un orchestre à l’effectif restreint jouant sur instrument d’époque, ces deux concertos de Brahms se révèlent sous leur vrai jour en raison non seulement du dispositif instrumental choisi mais également d’une relecture très attentive du texte original restitué par un des plus éminents pianistes d’aujourd’hui.
Arnaud Frasel

Trios avec piano de Saint-Saëns, Ravel et Lily Boulanger par le Trio Hélios

Camille Saint-Saëns : Trio n°1
Maurice Ravel : Trio
Lily Boulanger : D’un soir tiède – D’un matin de printemps

Trio Hélios
MIRARE

Ces œuvres si typiques de l’art français – bien que certaines soient peu connues – sont interprétées ici par le Trio Hélios avec raffinement, luminosité et cohérence, nous offrant ainsi un moment musical de pure poésie.
Arnaud Frasel

Cantates et Motet de Jean-Sébastien Bach par Philippe Herreweghe

Jean-Sébastien Bach 
Cantate BWV 45 Es ist dir gesagt, Mensch, was gut ist
Motet BWV 118 O Jesu Christ, mein’s Leben Licht 
Cantate BWV 198 Laß, Fürstin, laß noch einen Strahl, Trauerode 
Dorothee Mields, soprano – Alex Potter, alto – Thomas Hobbs, ténor – Peter Kooij, basse 
Collegium Vocale Gent sous la direction de Philippe Herreweghe.
PHI

Interprétées avec émotion et ferveur par quatre chanteurs très à l’aise dans ce répertoire, ces trois œuvres de Jean-Sébastien Bach sont magnifiquement mises en valeur par Philippe Herreweghe et son Collegium Vocal Gent qui font preuve une fois encore d’une profondeur inspirée.
Arnaud Frasel

Duos avec piano de Saint-Saëns par Laurent Wagschal et l’Ensemble Le Déluge

Camille Saint-Saëns : Intégrale des duos avec piano

Ayako Tanaka, Sébastien Surel, Pierre Fouchenneret, violon
Pauline Bartissol, violoncelle
Laurent Wagschal, piano
AD VITAM

Laurent Wagschal et les membres de l’Ensemble Le Déluge nous offrent avec fraîcheur, élégance et sensibilité, une intégrale des duos avec piano de Camille Saint-Saëns en trois CDs couvrant près de soixante ans de production du célèbre compositeur dont nous célébrons cette année le centenaire de la disparition.
Arnaud Frasel

La famille Rameau par Justin Taylor

Jean-Philippe Rameau : 12 pièces pour clavecin
Claude Rameau : Menuet barosais
Jean-François Tapray : Les Sauvages
Lazare Rameau : Sonate n°1 (Rondo Grazioso)
Claude-François Rameau : La Forqueray
Claude Debussy : Hommage à Rameau
ALPHA CLASSICS

Virtuosité, sonorités étincelantes, phrasé naturel et poétique, telles sont les caractéristiques du jeu éblouissant du claveciniste Justin Taylor dans ce programme qui nous fait découvrir autour du grand Jean-Philippe les autres musiciens de la famille Rameau, avec, en « bis », l’Hommage à Rameau de Claude Debussy joué au piano.
Arnaud Frasel